Château en Suède

d'après Françoise Sagan
Joué au Vide-Poche (Lausanne)

Mise en scène: Corinne Noth
Jeu: Philippe Jeanloz
Julia Jeanloz
Kamila Mazzarello
Elyse Persoz
Gérald Rochat
Aurélien Severino
Lumières: Eric Gasser
Environnement sonore: Aurèle Pilet
Coiffures: Serge Griffon
Costumes: Creuza Berner

Il y a Éléonore, sorte de pivot du manège délirant qu’est le Château Falsen. Il y a son indissociable frère Sébastien, espèce perdue entre fin de race et dandy charmeur. Elle est venue s’enfermer dans son mariage avec Hugo, qui ne rêve que d’une chose: la paix. Paix que ne lui laisse pas sa soeur, Agathe, rigidifiée par les années et les frustrations. Elle se rêve d’un autre siècle, et mène la famille à coups de cravache bien portés, doublée par son serviteur dévoué, Gunther. Il y a Ophélie, la première épouse d’Hugo, coincée entre vie et mort, qui joue la folle et parfois se prend à ses propres fables. Au milieu de ce manège qui s’emballe, Frédéric, jeune loup venu de la ville, fou amoureux d’Eléonore, se fera broyer en voulant tuer cette machine infernale. Et il y a ces gens qui se retrouvent dans un hangar, un théâtre peut-être pour jouer à jouer… Château en Suède, la vie peut-être?

Cette pièce écrite par Françoise Sagan en 1960 et jouée pour la première fois au Théâtre de l’Atelier en 1960 est une drôle d’histoire. Assez classique dans sa forme: quatre actes, une galerie de personnages coincés dans un huis clos où s’exposent de manière peu pudique les perversions humaines, l’adultère, l’inceste, la folie et même un faux meurtre.

Sagan réussit un tour de force. Elle réinvente dans cette forme classique une nouvelle forme de marivaudage. C’est un vaudeville qui finit mal, une comédie de moeurs dont les personnages s’ennuient et vont s’inventer une vie, avec un mépris absolu pour “ce qui se fait” et surtout “ce qui ne se fait pas…”

Château en Suède est avant tout une comédie. Derrière ses atours noirs et grinçants, elle regorge de réparties cinglantes et de quiproquos vaudevillesques. Tout le talent de Françoise Sagan est d’avoir su faire voyager les personnages qui peuplent habituellement son œuvre pour sortir de l’introspection amoureuse et nous emmener loin là-bas, dans le château enneigé de la famille Falsen.

On retrouve avec plaisir son génie de la réplique qui fait mouche et son regard amusé, bienveillant, sur la faiblesse humaine. Mais on découvre aussi que, délivrée du réalisme qu’elle s’impose dans ses romans, Sagan crée des personnages… complètement fous. À force de désœuvrement, ces complices, cette famille où l’on permet d’avoir 2 femmes mais pas d’enlever sa cravate, se complaisent dans leurs incohérences avec naturel. Histoire dépourvue du moindre sentimentalisme, où l’amour finit congelé dans le cynisme le plus pur.

SEBASTIEN, gracieux
Vous trouvez que je minaude aussi?

HUGO
Vous non. Vous grincez. Pourquoi avez-vous l’air si content? Ça vous amuse, vous, ces petits cousins qui débarquent chaque hiver et nous encombrent? Tout cela au nom de la fameuse hospitalité des Falsen!

SEBASTIEN
Je les trouve assez distrayants.

HUGO
Je sais. Ça vous amuse même rudement. Si vous n’aviez pas engrossé toutes les femmes de chambre, je me demanderais… mais non, ça vous amuse simplement. Eléonore et vous passez l’hiver à ricaner dans leur dos, à jouer un jeu que je ne comprends pas. Quel plaisir prenez-vous à vous moquer d’un autre homme?

SEBASTIEN
Le plaisir le plus bas, Hugo, donc un des plus profonds.

HUGO
Vous aimez bien les phrases, hein?

SEBASTIEN
C’est tout ce qui me reste, mon cher. L’intelligence est devenue une chose terrible, à notre époque. Elle vous tourmente vous-même, elle irrite les autres, elle ne convainc ni eux ni vous…

OPHÉLIE
Si jeune, quelle tristesse…! quel sombre destin, comme dirait Agathe. Je peux vous embrasser, Frédéric?

Il a l’air désemparé. Elle vient vers lui.

OPHÉLIE
Alors? Je voulais dire « sur la bouche ».

FRÉDÉRIC
Non.

OPHÉLIE
Mais ce n’est pas amusant, autrement.

FRÉDÉRIC
Non! Pas sur la bouche.

OPHÉLIE
Mais ce n’est pas amusant autrement.

FRÉDÉRIC
Je n’ai pas envie de rire.

OPHÉLIE
Ça, je vous comprends. Mais ne vous découragez pas. On peut y échapper parfois.

FRÉDÉRIC
Que voulez-vous dire?

OPHÉLIE
Mon Dieu, si vous saviez…

FRÉDÉRIC
Si je savais quoi?

OPHÉLIE
Ce qu’ils vont vous faire… Mon Dieu…

FRÉDÉRIC
Que voulez-vous qu’on me fasse? Et qui?

OPHÉLIE
Les autres. Ils vont vous faire peur, d’abord, et puis vous tuer, peut-être. Mon Dieu…

FRÉDÉRIC, impatient.
Me tuer, mais on est au XXe siècle, ma petite, malgré ces dentelles. Et si Sébastien me cherche noise…

OPHÉLIE
Il y a Hugo aussi. Il m’a bien tuée, moi.

(cliquez pour télécharger le pdf)